[TRIBUNE] Pour Magali Croset-Calisto, écrivaine, psychologue et sexologue, l’amour ne suffit pas lorsqu’il ne s’accompagne pas d’une véritable qualité relationnelle. Derrière ce qui apparaît parfois comme une crise du couple se dessine peut-être une invitation à réinventer le lien.

«Les femmes ne se sont pas retirées de la vie affective, mais de configurations relationnelles qui leur apparaissent trop souvent dysfonctionnelles.» M. Croset-Calisto | ©Vitaly Gariev via Unsplash
Depuis plusieurs années, un constat revient dans les enquêtes, les témoignages et les cabinets de consultation. De plus en plus de femmes affirment ne plus vouloir chercher l’amour. Certaines quittent les applications de rencontre. D’autres choisissent le célibat. D’autres encore disent simplement ne plus avoir l’énergie nécessaire pour recommencer une histoire. À entendre certains commentaires, nous assisterions à une forme de désaffection sentimentale. Les femmes auraient renoncé à aimer.
Je crois que c’est une erreur de diagnostic.
Ce à quoi beaucoup de femmes renoncent aujourd’hui, ce n’est pas à l’amour. C’est à certaines formes de relations. La nuance est essentielle. Car les femmes aiment leurs enfants, leurs amis, leurs proches. Elles ne se sont pas retirées de la vie affective. Elles se sont retirées de configurations relationnelles qui leur apparaissent trop souvent dysfonctionnelles, au point d’altérer leur bien-être et leur liberté.
Pendant longtemps, le célibat féminin a été interprété comme le signe d’un manque, d’une attente ou d’un échec. Une femme seule était une femme à plaindre. Aujourd’hui, beaucoup préfèrent une bienheureuse solitude à une relation vécue comme une source supplémentaire de fatigue psychique. Cette évolution constitue sans doute l’une des transformations silencieuses les plus importantes de notre époque.
Les chiffres confirment ce déplacement des attentes. Selon un baromètre Ifop publié en 2024, 84% des femmes vivant en couple avec des enfants déclarent ressentir une charge mentale importante. Pourtant, ce que beaucoup de femmes refusent aujourd’hui dépasse largement la question de la répartition des tâches. Elles ne contestent pas seulement une organisation inégale du quotidien. Elles refusent d’être les gardiennes invisibles de la relation, celles qui portent seules le poids du lien et s’efforcent sans cesse d’en réparer les fragilités. Elles aspirent à des relations fondées sur la réciprocité et la reconnaissance mutuelle. Elles attendent d’un partenaire qu’il soit une présence plutôt qu’une contrainte ou un rapport de force.
Comment construire une relation durable dans une société qui valorise la liberté individuelle, mais peine parfois à penser ce qui nous relie les uns aux autres?
Cette mutation ne concerne d’ailleurs pas uniquement les femmes. Elle révèle quelque chose de plus profond sur l’évolution de nos sociétés. Nous vivons dans un monde qui valorise l’autonomie mais peine à penser le lien. Nous avons appris à optimiser nos choix. En revanche, nous avons plus de mal à cultiver ce qui permet à un lien de durer.
La question n’est plus vraiment celle de la rencontre. Elle est celle du lien. Comment construire une relation durable dans une société qui valorise la liberté individuelle, mais peine parfois à penser ce qui nous relie les uns aux autres?
Le choix de nombreuses femmes de se retirer de la quête amoureuse dit certes quelque chose de notre époque, mais il dit surtout quelque chose des hommes. Car les femmes ont profondément transformé leurs attentes à l’égard du couple, de la parentalité et du partage des responsabilités. La majorité d’entre elles ne recherchent plus seulement un partenaire amoureux, mais un véritable compagnon de route. Or, certains modèles masculins peinent encore à accompagner cette évolution. Là réside sans doute l’un des malentendus majeurs de notre temps. Les femmes ont accompli leur révolution. Les hommes sont désormais appelés à accomplir la leur. Non pas contre les femmes, mais avec elles, en inventant des formes de relations plus égalitaires et plus responsables.
Les femmes qui refusent aujourd’hui certaines relations ne tournent pas nécessairement le dos à l’amour.
Cette évolution révèle une exigence nouvelle.
L’amour ne suffit pas lorsqu’il ne s’accompagne pas d’une véritable qualité relationnelle. Les sentiments ne suffisent plus lorsqu’ils ne se traduisent pas en actes.
Il est possible que cette évolution soit une chance. Car derrière ce qui apparaît parfois comme une crise du couple se dessine peut-être une invitation à réinventer le lien. Non plus comme une relation de dépendance ou de domination, mais comme une rencontre entre deux personnes qui acceptent de partager la responsabilité d’une vie de couple.
Les femmes qui refusent aujourd’hui certaines relations ne tournent pas nécessairement le dos à l’amour. Elles rappellent peut-être à notre société une vérité simple et exigeante. L’amour n’est pas la simple présence d’un sentiment. Il est une manière d’être.
Et lorsque cette manière d’être fait défaut, choisir la liberté peut être plus fidèle à l’amour lui-même que d’accepter ce qui n’en porte plus vraiment le nom.